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Violence fasciste, auto-défense et non-violence : réflexions après la mort d'un fasciste à Lyon

Suite à la mort du militant néofasciste Quentin Deranque à Lyon, c’est le narratif de l’extrême droite qui a surtout été relayé par les médias. La campagne anti-antifasciste lancée il y a plus de dix ans, avec l’émergence de la figure de « l’antifa » comme ennemi intérieur, a désormais franchi un nouveau cap. Alors que la violence est un des moteurs de l’extrême droite et qu’elle l’utilise sans retenue contre toutes les minorités ou les personnes qui défendent ces minorités, les combats de l’antifascisme impliquent d’organiser, pour y faire face, des moyens d’auto-défense. Or, contrairement à l’extrême droite qui la glorifie, la question de la violence est toujours posée aux antifascistes comme un problème à résoudre ; et face à des agressions et des attaques toujours plus nombreuses et parfois mortelles, la question de la non-violence doit l’être tout autant.

[Extrait d'un article de La Horde]

Sur la dépolitisation de la violence

Plus largement, et au-delà des menaces qui pèsent sur la lutte antifasciste, la séquence autour de la mort de Quentin Deranque est symptomatique des tentatives de dépolitisation de la violence par les médias et les mouvements politiques institutionnels qui en font une abstraction, un problème philosophique éthéré, alors qu’elle engage les corps et dépasse bien souvent une rationalité à laquelle on tente de la raccrocher après les faits, au calme.
Dépolitiser la violence, c’est oublier qu’elle est toujours le fruit des rapports sociaux qui nous gouvernent. Que la violence au sens le plus étroit du terme, à savoir la douleur infligée à des humains par des humains, est généralement précédée par la violence des rapports sociaux de classe, de race et de genre avec toutes les configurations possibles d’oppression et d’exploitation qui en découlent. Nier cela revient à défendre l’idée absurde d’une violence sans causes, et donc s’interdire de l’expliquer.
Et l’explication du moment est connue : les bandes fascistes agissant dans les rues ne sont que la partie la plus « remuante » d’une extrême droite que se veut présentable et que le bloc bourgeois (parfois à raison décrit comme l’extrême centre [4] perçoit de plus en plus comme une manière de continuer les affaires tout en muselant toute forme d’opposition au statu quo capitaliste. si, aujourd’hui, les partis de l’autoproclamé « arc républicain » sont si prompts à dénoncer la violence de la gauche en général et des antifascistes en particulier tout en restant dans le déni de la violence intrinsèque de l’extrême droite, c’est bien parce que ces partis savent que cette extrême droite ne représente en rien une menace pour la casse sociale, la déréglementation généralisée ou la mise au pas des organismes de contestation ou de revendication. L’antifascisme conséquent duquel nous nous réclamons fait figure de repoussoir pour ce bloc bourgeois parce que si nous combattons l’extrême droite, c’est pour nous débarrasser de ce système qui porte en lui les germes de la catastrophe fasciste.

Encore et toujours, promouvoir l’autodéfense populaire

L’autodéfense populaire est l’usage de moyens proportionnées pour protéger notre camp. C’est une nécessité absolue qui a permis d’éviter des blessés graves et des morts, singulièrement dans le contexte lyonnais. Pour autant la mort de Quentin Deranque doit amener notre camp social à de l’introspection et c’est le moment de redire que la violence devrait être le dernier recours, qu’elle doit être dépassionnée et questionnée, et que nous devons nous garder de toute fascination à son égard. Son usage invite à la précaution parce qu’elle va à rebours des valeurs d’égalité, de solidarité et d’entraide que nous défendons. Pour reprendre les propos de camarades : « en s’inscrivant dans une lutte telle que l’antifascisme, on accepte de facto de rentrer dans un rapport de force. […] Pour autant, nous essayons de ne pas entretenir un fétichisme vis-à-vis de ces techniques. Et c’est précisément sur ce point que notre approche de la violence est radicalement différente de celles des fascistes. » Et ce refus du fétichisme de la violence fait que nous ne la confondons pas avec la force. C’est cette dernière que nous cherchons à acquérir pour établir un rapport de force en notre faveur. La force collective peut s’acquérir de bien des manières et le concept d’autodéfense populaire mobilise un vaste répertoire d’action (SO, conférences sur l’extrême droite, travail syndical dans les entreprises, défense des droits des femmes et LGBT+, campagnes de solidarité avec des antifascistes emprisonné.es, campagnes de réduction des risques sanitaires…) qu’on ne peut réduire à la seule violence.

À propos de la non-violence

Il faut aussi se débarrasser de l’illusion politique de la non-violence pour combattre l’extrême droite et le fascisme. La violence étant son essence même, on sait qu’elle sera employée contre notre camp social (avec une appétence vicieuse que les antifascistes de terrain ont tou·tes déjà constatée), et il faut bien nous donner les moyens de nous défendre, et parfois, la meilleure défense, c’est l’attaque, comme en atteste l’histoire de l’antifascisme [5].
Pourtant on assiste dans notre camp social à une mise en avant d’une logique comptable, un décompte un peu obscène des victimes comparées de l’extrême droite et de l’extrême gauche. Si c’est une évidence que l’extrême gauche tue beaucoup moins, penser que nous sommes les « gentil·les » de l’histoire et que pour le prouver il suffit de mettre en avant notre non-violence dénote une forme d’angélisme dangereux qui nous voue à l’impuissance politique, car il s’agit là d’accepter les règles d’un jeu qui nous est imposé par la société capitaliste et dont les règles ne doivent pas varier pour que la légitimité de la violence reste l’apanage du pouvoir en place. Avant même d’être dans une position révolutionnaire (perspective assez lointaine on le concède) cela nous voue à l’impuissance dans notre combat contre les fascistes parce que dans certaines situations, la violence restera, malheureusement, la dernière forme d’autodéfense face à l’extrême droite. C’est certainement le plus mauvais de nos moyens de lutte, mais ce sont les fafs qui nous y contraignent.

La non-violence posée comme un horizon indépassable au service d’une pureté morale dévoile à nos ennemis qu’il suffirait d’aller sur ce terrain là pour se débarrasser de nous. C’est pourquoi nous devons être fermes sur nos appuis : dans une perspective révolutionnaire, l’angélisme, c’est se priver des moyens d’être fort·es.


Publié le : 2 mars 2026 18:47
Chambéry Libertaire